Après la bénédiction de Toronto,… Pensacola

Il y a quelques années, lorsque le phé­nomène de « la vague de rire dite de Toronto » a submergé le monde entier, de très nombreux pasteurs et chrétiens ont annoncé cet événement comme un signe extraordinaire de réveil. Après l’effervescence due essentiellement à une soif de « nouveauté », grandes ont été les désillusions lorsqu’on s’est aperçu que les résultats escomptés n’étaient pas du tout à la hauteur de ce qui avait été promis.

 

Un autre fait majeur est aussi venu obscurcir les lendemains prometteurs de cette fameuse église de Toronto lors de son exclusion du mouvement charisma­tique « Vineyard » auquel elle appartenait depuis plusieurs années. Celle-ci a eu lieu à cause de certaines manifestations de plus en plus troublantes de bruits d’animaux qui se passaient en son sein.

 

C’est à partir de ce moment-là qu’elle a vu sa renommée internationale bais­ser de façon significative. Toutefois, la séduction a continué à exercer ses ravages par l’entremise de pasteurs qui ont ramené ces pratiques et leurs enseignements dans leurs églises.

 

C’est ainsi que « cette bénédiction » s’est ensuite orientée plus particulière­ment vers les U.S.A., où elle a fait une incursion majeure dans une église pente­côtiste située à « Pensacola » en Floride. Ainsi, depuis 1995, un nouveau centre d’attraction et d’expansion est né. Comme ce fut le cas à Toronto, des milliers de personnes du monde entier se sont déjà rendues là-bas pour voir cet « authentique réveil », comme elles le prétendent, et recevoir cette « nouvelle onction ». Leur but est donc de faire « de nouvelles expériences ». La gravité de la situation est telle que le devoir urgent de chacun d’entre nous est d’examiner sérieusement ce qui se passe à la seule lumière de la Parole de Dieu. Ne nous laissons aucunement entraîner ou séduire par les belles apparences ou par certains rapports élogieux (Actes 17:11). Combien il est triste et déconcertant de constater que certains lea­ders spirituels bien connus, jusque-là opposés à la vague de rire de Toronto, puis­sent ensuite accepter un tel mouvement. Il nous faut toutefois immédiate­ment préciser que de nombreux autres pasteurs (pentecôtistes et évangéliques), ainsi que leurs églises, ont été profondément bouleversés et peinés par cette prise de position. Fermement attachés aux vérités fondamentales de la Parole de Dieu, de même qu’à l’autorité finale des Ecritures, ils rejettent cette hérésie.

 

Beaucoup de mou­vements charismatiques et même de chrétiens de façon isolée donnent souvent la première place aux expériences plutôt qu’à l’autorité suprême de la Parole de Dieu. C’est malheureusement cette attitude compromettante qui génère la grande confusion spirituelle que nous trouvons dans beaucoup d’églises aujourd’hui.

 

En 1995 qu’un évangéliste pentecôtiste des U.S.A., nommé Stephen Hill, a introduit « ce réveil » dans une de leurs églises dirigée par le pasteur John Kilpatrick, à Brownsville (banlieue de Pensacola) en Floride. De retour d’une mission en Russie, cet évangéliste s’était arrêté quelques jours à Londres pour se reposer. Durant son séjour, il s’est rendu à « Holy Trinity Church » à Brompton. Il est important de souligner ici que c’est précisément cette dernière qui a importé la « bénédiction de Toronto » en Angleterre. L’évangéliste, fatigué par sa mission en Russie, demanda l’imposition des mains du pasteur de cette église, Sandy Millar. C’est à ce moment-là qu’il aurait reçu une « nouvelle onc­tion » qu’il s’empressa de communiquer à son propre pasteur.[1]

 

Malgré les faits dont nous venons de parler, et d’autres preuves, les dirigeants de ce réveil refusent d’admettre que leur mouvement est une extension de « la bénédiction de Toronto ». Ils disent que ce qui se passe à Pensacola est une toute nouvelle action de Dieu. Pourtant, l’évangéliste Stephen Hill a déclaré avoir été lui aussi à Toronto où Carol Arnott, l’épouse du pasteur John Arnott (respon­sable de l’église de « la vague de rire »), a prié pour lui. Au cours d’une interview, il a aussi déclaré que les méthodes de prière de l’église de Pensacola ont été copiées sur celles de Toronto.[2]

 

Plusieurs autres membres de l’église de Pensacola montèrent également à Toronto, dont l’épouse du pasteur John Kilpatrick. Au retour de cette dernière, son mari a déclaré avoir trouvé sa femme transformée. Enthousiasmé, il désira lui aussi obtenir ce qu’elle avait reçu. Et c’est ainsi qu’il se rendit à Toronto. En route, il éprouva un malaise cardiaque et dut interrompre son voyage.[3]

 

Depuis ce jour, des expériences incroyablement semblables à celles de Toronto se produisirent à Pensacola. Voici, entre autres, les manifestations les plus flagrantes : des chrétiens

  • tombent à terre inconscients,
  • gémissent,
  • grognent
  • rugissent comme des animaux ;
  • quelques-uns sont même soulevés du sol
  • ou se mettent à rire d’une manière hystérique.
  • D’autres crient,
  • sont secoués
  • et agités
  • et deviennent comme ivres.
  • D’autres encore perdent même la maîtrise de soi à tel point qu’ils sont incapables de s’habiller ou de faire leur travail quotidien normalement.
  • Sous cette onction, les chrétiens qui rendent témoignage ont des pertes de mémoire si profondes, qu’ils ne se souviennent plus de leur propre nom ou de leur adresse.
  • Certains se tordent et ont des tics sur leur visage pen­dant de longs moments, même à l’école ou à leur travail, d’autres encore cli­gnotent des yeux.
  • Plusieurs vont jusqu’à pratiquer ce qu’ils appellent en anglais le « Fetal Birthing », ce qui correspond selon eux, à une puissante intercession qui se manifeste par des gestes semblables à une femme en train d’accoucher. L’explication qu’ils donnent de cette expérience bizarre et totalement anti-­biblique, est celui d’un « enfantement spirituel ».[4]

 

Où allons-nous ? Cela ne relè­ve-t-il pas d’un délire mystique extrêmement dangereux ? On pourrait encore allonger la liste. De tels agissements, que l’on rencontre surtout dans les milieux du « nouvel âge », se passent évidemment de commentaires. Où voyons-nous tout cela dans l’Eglise modèle des Actes des Apôtres ? La vigilance s’impose plus que jamais !


Notes :

[1] Media Spotlight, Pensacola, Special Report, 1997

[2] Stephen Hill, interview with Destiny Image Digest, winter 1997, Volume 5, p. 14 ; Media Spotlight, Pensacola, Special Report, 1997; The end time magazine, March-April 1997

[3] Stephen Hill, interview with Destiny Image Digest, winter 1997, Volume 5, p. 14 ; Media Spotlight, Pensacola, Special Report, 1997; The end time magazine, March-April 1997

[4] The end time magazine, March-April 1997

Quelque chose de grave se passe dans l’Eglise

Cela ne fait aucun doute : quelque chose d’extrêmement grave est en train de se passer dans l’Eglise aujourd’hui, et la question que nous devons nous poser est la suivante : que trouvons-nous derrière toute l’agitation spirituelle que nous retrouvons dans ces hérésies florissantes ?

 

Les partisans de ces mouvement hérétiques clament que nous avons là une action souve­raine de l’Esprit de Dieu. Certains critiques disent que l’esprit agissant derrière ces phénomènes est démoniaque. D’autres blâment plutôt le comportement bizar­re et extrêmement influençable de certains pasteurs et chrétiens si facilement manipulés par ces nouveaux leaders charismatiques.

 

La Bible ne nous dit-elle pas de tester les esprits pour savoir s’ils viennent de Dieu ? (1 Jean 4 : 1). Jésus n’a-t-il pas dit aussi d’être prudents comme les ser­pents, tout en étant simples comme les colombes ? (Mt 10 :16). L’apôtre Paul n’a-t-il pas également averti les chrétiens de Corinthe de ne pas aller au delà de ce qui est écrit ? (1 Co 4 :6). Et ne les a-t-il pas exhorté à être ses imitateurs comme il l’était lui-même de Christ ? (1 Co 11 :1).

 

Cependant, lorsque d’autres serviteurs de Dieu ou chrétiens prudents veulent mettre en pratique ces recommandations, on s’empresse de les cataloguer avec mépris, les déclarant « étroits d’esprit », « remplis d’orgueil » ou comme étant de ceux qui « éteignent l’Esprit ». Cette façon de procéder de certains pasteurs n’est en fait qu’une manipulation pour garder leurs fidèles avec eux et pour que ceux-ci continuent de les suivre aveuglément sans poser de questions embarrassantes.

 

Cette attitude nous rappelle celle, par exemple, du propagateur de la « vague de rire » Rodney Howard-Browne qui déclarait qu’on ne peut faire passer de test théolo­gique à ce mouvement. En réalité, les messages de ces hérésies ne sont rien d’autre que : « Ne réfléchissez pas ! Ne questionnez pas ! Acceptez simplement et expérimentez sans discuter ! Faites confiance à vos leaders ! » Une telle attitude n’est-elle pas très dangereuse et pré­judiciable pour la foi du chrétien et ne rappelle-t-elle pas aussi le comportement dominateur des sectes ?

L’œcuménisme, un préliminaire à la théosophie

Certains sont tentés d’accepter un certain œcuménisme pour amener « plus facilement » des âmes à Christ. En faisant ainsi, ils disent « qu’il y a une part de vérité dans toutes les religions », et « qu’en trouvant les points communs entre telle ou telle religion et le Christianisme, nous pourrions facilement montrer l’intérêt de ce dernier »… Des mouvements sont vrais dans la majorité de leur doctrine mais ce qui est faux fait lever toute la pâte[1]… (Mt 16 : 6, Lc 12 : 1, 1 Co 5 : 6)

 

La première réflexion venant à l’esprit est « Comment peut-on comparer une religion avec une proposition de relation ? » La Parole de Dieu propose une relation filiale avec Dieu au travers de l’œuvre de Jésus-Christ, son Fils et non un dogme de règles à suivre pour s’approcher de Dieu[2]. Malheureusement, si la relation avec Dieu n’est pas entretenue, c’est un « refroidissement » rapide et une attitude de vie religieuse…

 

Savons-nous que l’idée de voir une part de vérité dans toutes les religions n’est pas nouvelle ? Il s’agit de la théosophie. Les théosophes relient l’origine de la théosophie aux efforts pour atteindre la divinité qui existent dans toutes les anciennes cultures[3]. Ils soutiennent qu’on peut trouver la démarche théosophique au travers d’une chaîne ininterrompue de transmission d’enseignements en Inde mais qu’elle a existé dans la Grèce antique dans différents écrits comme ceux de Platon[4], Plotin[5] et d’autres néoplatoniciens, jusqu’à Jacob Böhme[6].

L’ésotérisme de la théosophie moderne commence avec Helena Petrovna Blavatsky[7], plus connue sous l’appellation de Madame Blavatsky[8]. Celle-ci était l’un des fondateurs de la Société théosophique[9] avec Henry Steel Olcott[10] et William Quan Judge[11].

 

C’est vers les années 1920 que la Société théosophique connaît de nombreux schismes et perd progressivement de son influence. Ces ruptures ont donné naissance à des mouvements et groupements divers tels que :

 

  • l’anthroposophie de Rudolf Steiner[12] (approche se voulant plus chrétienne que la théosophie et centrée sur l’Homme),

 

  • l’École Arcane d’Alice Bailey[13] (qui se veut la continuation directe de la doctrine de Mme Blavatsky en y incorporant une dimension fortement chrétienne),

 

  • l’Agni Yoga Society d’Helena et Nicholas Roerich[14]

 

  • le mouvement New Age[15], dont certains de ses acteurs se réclament des enseignements théosophiques.

 

D’autres acteurs plus controversés s’inscrivent également dans cette lignée tel que :

 

  • l’école dite de la Nouvelle Acropole[16] (encore très puissante en Amérique du Sud)

 

  • au sein du mouvement New Age, dans les années 1970, le mouvement Share International[17], fondé par Benjamin Creme[18], un Écossais se réclamant des écrits d’Helena Blavatsky et plus particulièrement de ceux d’Alice Bailey.

 

Tout ceci est un autre évangile qu’il faut rejeter (Ga 1 : 8 et 9) afin de ne pas accepter le compromis comme le font certains qui peuvent proclamer que « telle église n’est pas une fausse église ayant une partie de vérité mais une vraie église ayant une partie d’erreur »[19] ou que « la doctrine n’est pas quelque chose d’important parce qu’elle amène la division »[20]… Une telle position revient à accepter des pratiques anti-bibliques voire démoniaques, comme la prière aux morts (nécromancie[21]) et à les conforter chez ceux qui les pratiquent !

 

L’œcuménisme qui se veut réunificateur et tolérant[22], acceptant les compromis, arrive à un amalgame et des « théories » unificatrices : par exemple, d’après le théosophisme d’Helena Blavatsky et l’anthroposophie de Rudolf Steiner entre autres, il y a après la mort du corps physique survivance de certains corps subtils puis enfer et paradis enfin réincarnation[23].

 

La Parole de Dieu nous invite à nous sanctifier : « Car Dieu ne nous a pas appelés à l’impureté ( akatharsia), mais à la sanctification ( hagiasmos) » (1 Th 4 : 7). Le terme akatharsia mentionne qu’il existe un mélange qui ne peut être lavé et pour lequel il n’y a pas de processus de séparation efficace (Mt 13 : 25 à 30). Par contre, le terme hagiasmos, qui est la position dans laquelle le véritable chrétien doit se trouver, vient du mot grec hagiazo qui signifie « qui est séparé des choses profanes, sans aucun compromis ».


Notes :

[1] Le baptême biblique est un acte volontaire pour marquer sa décision de suivre Jésus-Christ comme Maître et Seigneur et non « une fin de semaine pour amener les gens dans une expérience » tel que mentionné par le directeur d’Alpha Nicky Gumbel (pasteur anglican anglais) (Le programme Alpha fut conçu initialement comme une formation de base pour les chrétiens de la paroisse anglicane Holy Trinity Brompton, à Londres. A partir de 1990 Nicky Gumbel en adapta le contenu pour des personnes éloignées de l’Eglise) ; La Bible enseigne que « le sang de Christ nous purifie de tout péché » (1 Jn 1 : 7) mais le catholicisme romain enseigne que l’être humain doit brûler dans un enfer temporaire appelé purgatoire afin d’expier ses péchés…

[2] Cette « méthode de salut » se retrouve dans toutes les religions.

[3] Par exemple, les missionnaires envoyés en Afrique Noire ont traduit notre mot « Dieu » par Mawu pour faciliter les conversions car Mawu figure au sommet du Panthéon vaudou, Dieu suprême qui règne sur les autres dieux. Il n’a pas de forme et n’est jamais représenté, ni en peinture ni associé à des objets comme le sont les autres vaudous ; il est incréé et créateur de tous les autres Vaudous (dieux sans majuscule)… Mais Mawu n’intervient pas dans la vie des hommes, il aurait créé les autres Vaudous pour qu’ils soient en relation avec les hommes et le monde, il est un concept : littéralement Mawu doit se traduire par « ce que nul ne peut atteindre » ou encore « l’inaccessible ». Ce n’est donc pas une « personne » mais une entité. Ce qui explique qu’il n’y a nulle part dans l’aire du vaudou un culte pour Mawu.

[4] Platon (-427 – -348) est un philosophe grec, disciple de Socrate. Surnommé le « divin Platon », il est souvent considéré comme un des premiers grands philosophes de la philosophie occidentale.

[5] Plotin est un philosophe né en 205 après J.-C. en Égypte et mort en 270 en Italie. Pour Plotin, la conversion est le retournement des êtres vers leur principe. Ainsi, intermédiaire entre le monde intelligible et le monde sensible, l’Ame peut se retourner vers sa source pour la contempler et en jouir. En se détournant du monde matériel et à travers l’expérience esthétique, puis la conversion philosophique, elle peut s’élever jusqu’à la contemplation de l’Un.

[6] Jacob Böhme (1575 – 1624) est un philosophe illuminé allemand, un des principaux représentant du mysticisme moderne. Il était surnommé « Philosophus teutonicus ». La théosophie de Jacob Böhme manifeste des connaissances astrologiques profondes et l’influence certaine de l’alchimie. Toutefois, c’est d’abord et avant toute chose une théosophie chrétienne dans laquelle est exposé le mythe fondamental de la gnose (philosophie ou science du salut fondée sur une connaissance de soi ou sur une révélation intérieure individuelle ; voir « 27 Dn 012-004 001 Signe de la fin des temps – la grande connaissance ») chrétienne moderne. Ce mythe fondateur forme la base de tous les grands traités rosicruciens (La Rose-Croix est un ordre occulte chrétien légendaire dont les premières mentions remontent au début du XVIIe siècle en Allemagne. L’existence de l’ordre et celle de son fondateur, Christian Rosenkreutz, sont controversées.) et de l’école martiniste (courant de pensée ésotérique, rattaché à la mystique judéo-chrétienne. Ce courant de pensée remonte à Joachim Martinès de Pasqually, fondateur en 1761, de l’Ordre des Chevaliers Maçons Élus Coëns de l’Univers).

[7] Deux des premiers ouvrages de H.P. Blavatsky, « Isis dévoilée » et « La doctrine secrète », étaient censés justifier la théorie d’un « bouddhisme ésotérique », conservé par les Mahatmas initiés au Tibet et transmis par des voies proches du spiritisme. R. Guénon a analysé dans « Le Théosophisme, histoire d’une pseudo-religion », le caractère parodique de la « science des religions » de Blavatsky, mise en œuvre uniquement pour réduire à néant le sens du message chrétien.

[8] Madame Blovatsky (1831 – 1891) était une aventurière qui avait voyagé à travers le monde et s’était installée en Inde où, avec Olcott, elle établit le quartier général de la Société théosophique près de Chennai (aussi connue sous l’ancien nom de Madras, située dans l’Inde du sud ; le nom de Madras venait d’un important institut musulman ou médersa, madrasa en arabe) Elle revendiquait de nombreux pouvoirs psychiques et médiumniques, qu’elle incorpora dans la doctrine de la Société théosophique au travers des interprétations ésotériques des religions orientales (hindouisme et bouddhisme). Elle affirmait que la connaissance de certains enseignements ésotériques permettait de développer des pouvoirs latents en l’Homme.

[9] La Société théosophique est une association créée en 1875 à New York destinée à diffuser la théosophie, doctrine ésotérique orientaliste inspirée de l’hindouisme et du bouddhisme.

[10] Henry Steel Olcott (1832 – 1907) est surtout connu pour avoir fondé et dirigé la Société théosophique. C’est lorsque la guerre de Sécession éclata qu’il devint soldat puis colonel. Il gagna ses galons uniquement grâce à ses dons pour l’intendance, sans jamais avoir porté un fusil ; il était d’ailleurs pacifiste. Il fut chargé de mettre à jour les fraudes qui se produisaient dans les fournitures de guerre. Le gouvernement américain le couvrit d’éloges pour le soin, le tact et la sûreté dont il fit preuve. Il ouvrit ensuite un cabinet d’avoué où il fut attaché comme conseiller en affaires. Franc-maçon, il était aussi passionné par l’occultisme et la magie. Il s’intéressa aux phénomènes spirites très à la mode à cette époque. Il rencontra Madame Blavatsky pour la première fois en 1874, tandis qu’il menait des investigations pendant trois ou quatre jours sur les manifestations spirites se produisant dans une ferme du Vermont appelée « Eddy Homestead » du nom de la famille des « revenants », dans la ville de Chittenden (matérialisation ou solidification de défunts). Il publia les fruits de son enquête dans le Daily Graphic avec les illustrations des spectres par l’artiste talentueux Alfred Kappes (1850-1894), ainsi que dans People of the other Worlds, American Publishing Co., Hartford 1875, p. 293.

[11] (1851 – 1896) William Quan Judge était un juriste et  occultiste américain. Après des accusations de membres de la Société de théosophie, il fonda une nouvelle association et la plupart des membres de la section américaine de la Société théosophique le suivit.

[12] Rudolf Steiner est un Autrichien (1861 – 1925). Son enseignement spirituel est fondé sur des techniques essentiellement méditatives et psychophysiologiques visant à restaurer l’harmonie entre l’Homme, l’univers et ce que Steiner désignait comme les « mondes supérieurs ». Il est à l’origine de projets très divers dont la Communauté des Chrétiens : après la Première Guerre mondiale, quelques jeunes théologiens allemands se sont posés la question du renouvellement de la vie des Églises chrétiennes. Ils ont rencontré Rudolf Steiner et ont fondé avec lui cette Communauté qui affirme vouloir offrir, sans dogme ni doctrine morale, la possibilité de mener sa recherche personnelle en vue d’une conscience grandissante, dans la vie, de la présence du Christ ressuscité.

[13] Alice Ann Bailey, dite Alice Bailey ou A.A.B., était un écrivain britannique (1880 – 1949). Dans son dernier ouvrage publié à titre posthume, Autobiographie inachevée, elle relate son aventure littéraire et initiatique. Après avoir été chrétienne évangélique et adepte de la Société Théosophique, Alice Bailey fonde l’École Arcane en 1923. Elle affirme que la plupart des ouvrages qu’elle a écrits lui ont été dictés par télépathie par le tibétain Djwal Khul, un « Maître de Sagesse ». Le thème de ses ouvrages consiste en un enseignement ésotérique autonome, se proposant d’être un complément plus détaillé et structuré de l’étude des Stances de Dzyan, ouvrage sacré hindou analysé auparavant par la théosophe Mme Blavatsky dans son œuvre La Doctrine Secrète. Ses 26 ouvrages ont popularisé des notions telle que la venue du Nouvel Age et l’avènement du « Nouveau Groupe des Serviteurs du Monde », au travers de « triangles ésotériques » – réunions d’individus par groupes de trois, supposés travailler en réseau avec leurs énergies pour l’aide spirituelle à l’Humanité – qu’Alice Bailey a commencé à organiser en 1937. Ces triangles se fondent sur un mantra connu sous le nom de Grande Invocation, utilisé par des milliers de groupes ésotériques à travers le monde aujourd’hui encore.

[14] L’Agni Yoga, appelé aussi « Enseignement de l’Éthique de Vie » ou, en Russe, la Zhivaya Etica, est une doctrine ésotérique fondée par le peintre russe Nicholas Roerich et sa femme initiée, Helena Roerich. Inspirés par les traditions védiques (à l’origine de l’hindouisme), autant que par le bouddhisme et les écrits théosophiques de Helena Blavatsky, les Roerich publièrent la série de livres Agni Yoga, supposés avoir été inspirés par les « Maîtres de Sagesse ». Agni signifie « feu » en sanscrit, et est le nom d’une déité védique. Tel qu’utilisé par les Roerich, ce terme fait référence à un feu spirituel à l’intérieur du cœur ou une « énergie psychique » qui est définie comme la force centrale sur laquelle la vie se fonde, et qui pourrait et devrait être affinée et cultivée.

[15] Le New Age ou le Nouvel-Age est un vaste courant spirituel occidental des 20ème et 21ème siècle, caractérisé par une approche individuelle et éclectique de la spiritualité. Considéré par certains sociologues comme un « bricolage » syncrétique de pratiques et de croyances, ce courant peut servir de catégorie pour un ensemble hétéroclite d’auteurs indépendants et de mouvements dont la vocation commune est de transformer les individus par l’éveil spirituel et l’élargissement de la conscience pour faire de chacun un dieu.

[16] La Nouvelle Acropole est une association fondée en 1957 par l’Argentin Jorge Ángel Livraga Rizzi (1930-1991). Elle est une secte assimilée à un mouvement néo-fasciste d’extrême droite.

[17] En France : Partage International. Voici une citation de leurs écrits : « Quand les hommes s’éveilleront à leur véritable potentiel, ils seront stupéfaits des opportunités créatives qui s’offriront à eux. D’abord surpris par l’audace de leurs propres idées , ils se dirigeront bientôt vers des entreprises à peine concevables aujourd’hui. Les hommes s’apercevront qu’ils sont, en vérité, des dieux en puissance. S’éveillant d’un sommeil ancien et profond, ils se déferont du lourd manteau d’ignorance qui depuis si longtemps retardait leur progression. Ainsi en sera-t-il.» (La destinée de l’Homme de Benjamin Creme).

[18] Benjamin Creme (1922 – ) est un artiste peintre. Après s’être beaucoup intéressé aux enseignements de Helena Blavatsky et de Alice Bailey, il croit à l’existence des « Maîtres de Sagesse » (un groupe d’hommes « parfaits » veillant à l’application du plan divin). En 1959 il est contacté par l’un d’eux qui lui fait des révélations sur l’avenir affirmant que le Christ, le Maître de tous les Maîtres, devait revenir durant les 20 années suivantes, et que lui même (Benjamin Creme) aurait un rôle à jouer dans la préparation de cet événement, pour autant qu’il accepte de l’assumer… Dès lors il « annonce l’émergence du Christ, l’Instructeur mondial, attendu sous des noms différents selon les religions. »

[19] Norman Geisler (docteur en théologie et philosophie, enseignant universitaire, directeur de séminaires évangéliques aux Etats-Unis) parlant de l’église catholique.

[20] Paul Franklin Crouch est né en 1934 d’un père missionnaire pentecôtiste ayant plusieurs démêlés avec la justice en raison de mœurs sexuelles dépravées. Il est le co-fondateur de Trinity Broadcasting (chaîne de télévision évangélique américaine co-fondée en 1973 avec son frère Jan Crouch) diffusée dans le monde entier par satellite et via Internet.

[21] La nécromancie est une sorte de divination dans laquelle le praticien invoque l’esprit des morts pour qu’ils lui permettent de connaître des événements futurs ou d’acquérir certains pouvoirs ou encore d’obtenir des faveurs. Le Channeling (terme américain moderne de la littérature New Age qui désigne un prétendu procédé de communication entre un humain et une entité appartenant à une autre dimension. Par extension, le terme peut désigner l’ensemble des croyances et des pratiques qui se sont formées, à partir des années 1980 aux États-Unis, autour de ce procédé pour constituer un courant particulier, interne au mouvement New Age) et le Spiritisme versent dans la nécromancie, comme le vaudou (religion africaine) ou la sciomancie (branche de la magie théurgique qui « communique avec les bons esprits ») ou le catholicisme (par la prière aux « saints » et à Marie).

[22] La tolérance est une valeur fortement mise en avant aujourd’hui, quelque soit l’orientation religieuse (catholiques, protestants, musulmans…), philosophique (théosophes, philosophes, athées…) ou politique de la voix qui en parle… Elle concerne un mal à supporter. Or, peut-on considérer que des gens puissent être des objets de tolérance au sens où ils appartiendraient à une catégorie de maux à supporter faute de pouvoir s’en débarrasser… et ne devrait-on pas plutôt écrire « faute de pouvoir s’en débarrasser pour le moment » ? Le respect dû à autrui est davantage qu’une tolérance : c’est la reconnaissance du droit qu’a l’autre d’exister, ce qui suppose un certain sens de l’égalité fondamentale entre les hommes au delà des divergences culturelles, politiques, philosophiques ou religieuses. Si l’autre devient un mal à tolérer plutôt que quelqu’un à respecter, la tolérance n’est plus que l’habillage du meurtre moral ou physique qui, tôt ou tard, sera perpétré.

[23] Aïvanhov (Instructeur spirituel d’origine bulgare (1900-1986) fondateur de la FBU, Fraternité Blanche Universelle), Mikhaël Aïvanhov écrit : à la mort, « vous quittez les différents corps dont vous devez vous libérer les uns après les autres : d’abord le corps physique, puis, quelque temps après, une semaine ou deux, le corps éthérique ; ensuite, le corps astral, et, là, c’est beaucoup plus long, parce que, dans le plan astral, sont entassés les passions, les convoitises, tous les sentiments inférieurs. Et c’est cela l’Enfer : le plan astral et le mental inférieur [le corps mental] où l’on doit rester quelque temps pour se purifier. Ensuite, vous vous libérez du corps mental, et c’est là que commence le Paradis, avec le premier ciel, le deuxième ciel, le troisième ciel… La tradition rapporte qu’il y en a sept. Ce n’est qu’après s’être complètement dépouillé qu’on entre nu dans le septième ciel ; ‘tout nu’ c’est-à-dire purifié, sans entraves. Et c’est le retour de l’homme sur la Terre, la naissance de l’enfant. Il s’habille tout d’abord de ses corps subtils (âtmique, bouddhique, causal), puis de ses corps mental, astral, éthérique et enfin du corps physique »(L’homme à la conquête de sa destinée, Éditions Prosveta, 1981, p. 161-162).

Le Coran exhorte à croire en Jésus, le Messie

L’expression « ahl al-Kitâb » est employée 31 fois dans le Coran. Arrêtons-nous sur un verset difficile à comprendre dans lequel a été introduite non une auto-référence au Coran par laquelle les musulmans deviennent des gens du Livre mais une grossière allusion à la foi chrétienne par laquelle les chrétiens deviennent des gens du Livre. Ce verset, qui est un cas unique à ce titre, doit être divisé en deux non parce qu’il est étonnement long mais parce qu’il présente deux styles :

 

  • « Ôgens du Livre, ne vous trompez pas dans votre jugement. Ne dites sur Dieu que la vérité. Que oui le Messie-Jésus fils de Marie est le messager de Dieu, Sa parole (kalima) qu’il envoya sur Marie et un souffle [de vie venu] de Lui ! Croyez en Dieu et à ses messagers ! » (Sourate 4 verset 171a) ;
  • « Et ne dites pas : Cessez ! Ce sera meilleur pour vous. Dieu est unique. Gloire à Lui ! Comment aurait-Il un fils ? À Lui ce qui est dans les cieux et sur la terre. Dieu suffit comme Protecteur » (sourate 4 verset 171b).

 

On voit tout de suite que la première partie adresse aux judaïques l’éternel reproche de ne pas reconnaître le « Messie-Jésus » tandis que la seconde apostrophe les chrétiens comme s’ils étaient les gens auxquels tout le verset s’adresse. Pour commencer, il convient de justifier quelques éléments de la traduction de la première partie.

 

Traduire « lâ taglû fi dynikum » par « n’exagérez pas dans votre religion » n’a pas de sens : c’est selon le syriaque qu’il faut traduire : « ne vous trompez pas dans votre jugement »[1].

 

L’adverbe « ’inna-mâ » qui vient ensuite est habituellement lu comme une restriction affirmant que ‘Isâ (Jésus) n’est qu’un messager, ce qui est précisément le cas de la formule adverbiale qui apparaît juste avant : « lâ taqûlû ‘alâ Llah ’illâ l-haqq », « ne dites sur Dieu que la vérité ». En vertu du dogme islamique, il faut absolument que « ’inna-mâ » présente également un sens de restriction, de sorte qu’elle s’applique ici à la messianité de Jésus : celle-ci doit être présentée comme négligeable, sinon le « rasûl » (messager) Muhammad ne tiendrait plus la comparaison avec le « rasûl ‘Isâ » qui est le Messie ! Mais si on impose le sens : « ‘Isâ est seulement (’inna-mâ) un messager, il faudra le répercuter ailleurs dans le texte, même au risque de l’absurdité, par exemple :

 

  • « Les croyants sont seulement (’inna-mâ) des frères » (Sourate 49 verset 10)[2].

 

Bien évidemment, il faut traduire : « les croyants sont ô combien des frères ! ». Le terme « ‘inna-mâ » accentue et amplifie le sens de la phrase et non l’inverse, conformément d’ailleurs au sens conjoint de ses deux composants[3]. Pour qu’il y ait un sens restrictif, il faut nécessairement la présence de « ’illâ » (sinon), ce que l’on voit effectivement dans ces deux versets où l’on trouve respectivement « ’inna » et « mâ » justement :

 

  • « ’Innahu illâ ‘abdun » : Oui, lui[4] est seulement (sinon) un serviteur » (Sourate 43 verset 59).
  • « Mâ al-Masyh ibn Maryam illâ rasulun »: Qu’est le Messie fils de Marie sinon un messager ! » (Sourate 5 verste 75)

 

En l’absence de « illâ » on doit nécessairement lire ainsi la sourate 4 verset 171a : « Que oui, le Messie-Jésus fils de Marie est le messager de Dieu ! ».

 

Une dernière remarque. Une traduction syriaque assurément antérieure au 10ème siècle[5] ne donne pas à lire « Dieu et ses messagers » à la fin de la sourate 4 verset 171a, mais : « Dieu et son Messie ». Voilà qui est surprenant dans une traduction toujours minutieuse et qui n’a pas le moindre intérêt à induire ses lecteurs chrétiens en erreur, au contraire. En fin de compte, il y a des raisons de penser que ce verset à l’état originel se présentait ainsi :

 

  • « Ô gens du Livre, ne vous trompez pas dans votre jugement. Ne dites sur Dieu que la vérité. Que oui le Messie-Jésus fils de Marie est le messager de Dieu, Sa parole qu’il envoya sur Marie et un souffle [de vie venu] de Lui ! Croyez en Dieu et à son Messie ! » (Sourate 4 verset 171).

 

Selon le texte originel du Coran, il apparaît ainsi que les chrétiens, pas plus que les musulmans, ne sont jamais dits être des gens du Livre[6]. Par contre, comme nous l’avons vu précédemment, le texte originel du Coran appuie clairement sur la nécessité de croire en Jésus, le Messie de Dieu…


Notes :

[1] Voir les ouvrages de Christoph Luxenberg. Christoph Luxenberg est le pseudonyme d’un philologue allemand analyste du Coran peut-être inspiré de Georg Christoph Lichtenberg. Il est l’auteur de Die Syro-Aramäische Lesart des Koran : Ein Beitrag zur Entschlüsselung der Koransprache (en français : Lecture syro-araméenne du Coran : une contribution pour décoder la langue du Coran), publiée en 2000 en allemand. Il s’agit d’une étude philologique dans laquelle un certain nombre d’hypothèses sont étudiées, dont il ressort que les sources du Coran proviendraient de l’adoption de lectionnaires syriaques destinés à évangéliser l’Arabie. En raison du caractère novateur de ses thèses, l’auteur a dû adopter un pseudonyme pour éviter les affrontements avec les factions islamiques intégristes, ouvertement en désaccord avec le fait que l’on puisse tenter ce genre d’étude académique sur le Coran.

[2] Déjà dès les neuf occurrences de la sourate 2 (sourate al-baqara), on voit que « ’inna-mâ » ne peut avoir de sens restrictif, en particulier dans la sourate 2 verset 107 : les anges de la magie disent : « Que oui (‘inna-mâ), nous sommes une tentation » ; dans la sourate 2 verset 137 : « S’ils se détournent, ils sont alors ô combien (‘inna-mâ) dans le désaccord » ; dans la sourate 2 verset 181 : « Alors, le péché pèse ô combien (‘inna-mâ) sur ceux qui l’ont changé [le testament] ! » ou dans la sourate 2 verset 275 : « Ils disent : le commerce, c’est en soi (‘inna-mâ) de l’intérêt ».

[3] Dans l’un livre de ses livres, Christoph Luxenberg indique que la formule arabe « ’inna + mâ » correspond à l’araméen « ên + mâ » qui signifie : « Oui vraiment ! » Ceci confirme l’analyse logique du texte que nous faisons.

[4] Il s’agit du fils de Marie mentionné deux versets auparavant.

[5] Voir l’ouvrage du théologien, historien et orientaliste Mingana Alphonse, “An ancient Syriac Translation of the Kur’ân exhibiting new Verses and Variants” (traduction syriaque antique du Coran exposant de nouveaux versets et des variantes), édité en 1925, pages 4, 6, 27 et 41.

[6] En effet, la question ne se pose à aucun autre endroit, même si au verset 77 de la sourate 5 qui commence identiquement à la sourate 4 verset 171, il est question de gens qui égarent et s’égarent et le verbe « dhalla » employé dans ce verset apparaît dans le dernier verset de la Fâtihah (la première sourate du Coran) et seulement là pour désigner les chrétiens sans les nommer, mais ce verset 77 est une longue apposition sur le mot « sirât » qui vient perturber une prière construite sur six versets (ou sept avec la bismillah : phrase récitée avant chaque sourate sauf pour la neuvième et avant chaque tâche quotidienne quelque soit son importance) et qui ajoute dix balancements là où il y en a déjà deux fois dix. C’est un jeu de ping-pong : une lecture faussée est justifiée par un ajout ailleurs qui est conforté par un autre ajout ou par une autre fausse lecture ailleurs, etc.

Le Coran exige d’appliquer l’Evangile de Jésus

Par deux fois, l’expression « gens du Livre » se lit dans le passage de la sourate 5, aux versets 15 et 19, sous la forme d’interpellations « Ô gens du Livre ! », adressée aux judaïques. Celles-ci sonnent comme un reproche : c’est ce que ceux-ci devraient être, les gens du Livre mais le Coran affirme qu’ils cachent une grande partie de ce Livre (Sourate 5 verset 15), au moins ce qui se rapporte à la venue du « Messie-Jésus »[1]. Ne faut-il pas comprendre alors l’expression « gens du Livre » au sens de ce qu’indiquait Ibn Hishâm[2] à propos de Waraqa[3] ? Elle désigne ainsi l’ensemble de ceux qui ont reçu le Livre, c’est-à-dire tous les « fils d’Abraham », parmi lesquels sont distingués d’une part ceux qui sont dits cacher une partie du Livre et qui sont souvent appelés al-Yahûd[4] dans le texte et d’autre part les juifs qui sont dits être fidèles, appelés les nazaréens[5] et qui acceptent le Livre-lumière venu en plus (Sourate 5 verset 15)[6] ? Dans cet ensemble, les chrétiens ne sont pas compris et, bien entendu, les musulmans encore moins. Le fait que Waraqa soit dit « prêtre » ne doit pas tromper : le mouvement des nazaréens avait ses propres prêtres et même un petit groupe de célibataires consacrés à sa cause comme la prédication l’explique une fois à ses auditeurs arabes :

 

« Tu trouveras que les gens les plus hostiles à ceux qui croient sont les judaïques (al-yahûd) et ceux qui associent[7] ; et tu trouveras que les amis les plus proches des croyants sont ceux qui disent : nous sommes nasârâ. Il y a parmi eux des prêtres et des moines et ils ne s’enflent pas d’orgueil »[8].

 

Beaucoup de traducteurs ne s’y trompent pas (par exemple Hamidullah[9]) et rendent nasârâ par nazaréens[10]. Du reste, pourquoi un prédicateur aurait-il dit à des Arabes au début du 7ème siècle que parmi les chrétiens il y a des prêtres et des moines ? Ils les connaissaient très bien et les rencontraient tout autour du désert[11]. Ce ne sont pas ces moines-là que le texte coranique donne en exemple mais ceux qui appartiennent à l’ummah[12] formée par les juifs nazaréens :

 

« Parmi le peuple de Moïse, une ummah avance sur la voie en vérité et ainsi en justice »[13].

 

Car certains se lèvent au milieu de la nuit pour la prière nocturne[14] :

 

« Ils ne sont pas tous semblables parmi les gens du Livre : une ummah debout récite les versets de Dieu durant la nuit et ils se prosternent »[15].

 

La question de la double identité des gens du Livre semble acquise. Cependant, certains passages montrent que les musulmans eux-mêmes doivent être intégrés dans la désignation de cette expression : quoique leur inclusion dans cette dénomination ne soit jamais indiquée clairement dans le texte, elle résulte implicitement de certains passages où apparaissent des allusions au Coran lui-même. Les gens qui lisent le Coran doivent donc être également des gens du Livre. Par extension, selon une pure logique, les chrétiens doivent également en faire partie. Ces idées se nouent notamment autour du verset 66 de la cinquième sourate où l’on trouve une auto-évocation du texte coranique entourée par deux mentions de l’expression « gens du Livre ». De plus, on y lit :

 

« Il y a parmi eux une ummah modérée (ou qui va droite, muqtasidah) »[16].

 

Par cette portion du verset, on ne peut que penser, à l’encontre du sens évident des passages cités précédemment, que l’ummah, dont il est question ici, est la communauté islamique. Une analyse est nécessaire pour situer le problème.

 

Le contexte large de ce verset est une polémique anti-judaïque qui s’étend presque depuis le début de cette sourate jusqu’au verset 82, avec une parenthèse des versets 72 à 76, contre ceux qui « associent » servant de thèse dialectique[17] et à laquelle une allusion est faite au verset 82. Dans un tel contexte anti-judaïque, il n’est pas étonnant que l’expression « ahl al-Kitâb », « gens du Livre », intervienne six fois. Il y a les occurrences des versets 15 et 19[18] et celle du verset 59 :

 

« Dis : Ô gens du Livre, nous reprochez-vous autre chose que de croire en Dieu et à ce qui est descendu vers nous et à ce qui est descendu auparavant ? Mais la plupart d’entre vous est pervers »[19].

 

Qu’est-ce qui « descendu vers nous » et qu’est-ce qui « est descendu auparavant » ? On peut le deviner. Cela va être explicitement précisé aux versets 66 et 68 : il s’agit respectivement de l’injîl[20], « lumière apportée par Jésus »[21] et de la Torah qui forme la Bible hébraïque[22].

 

Et le Coran alors ? Ne faut-il pas que le texte coranique dise que lui-même est également descendu du ciel ? Bien entendu, il est dit la même chose du Coran, aux versets 66, 67 et 68 de cette sourate 5. Cependant, la manière dont cela est dit est plus subtile que le serait une trilogie comme « la Torah, l’injîl et le Coran ». Cette trilogie se lit pourtant une fois dans le texte coranique :

 

« Certes, Dieu a acheté aux croyants leurs personnes et leurs biens contre don à eux du Paradis. Ils combattent à mort dans le chemin de Dieu. Ils tuent et sont tués. Promesse vraie à sa charge dans la Torah et l’injîl et le Coran »[23].

 

Il est notoire que les formules ternaires sont systématiquement absentes du texte coranique sauf à cet endroit où le mot « coran » fonctionne comme une autoréférence[24]. Mais comment un livre en cours de composition peut-il parler de lui-même comme d’un ouvrage déjà existant ? Certains utilisent ce verset 111 de la neuvième sourate, le désignant comme miraculeux, pour prouver qu’il existe un Coran éternel, au ciel, et que Dieu le possède dans sa bibliothèque à côté de la Torah et de l’injîl. D’autres pensent que c’est simplement un ajout ultérieur…

 

Une telle trilogie se conçoit difficilement dans les versets 66 à 68 de cette cinquième sourate qui se placent non du point de vue de Dieu qui promet (sourate 9 verset 111) mais du point de vue de l’homme qui doit appliquer « la Torah et l’injîl ». Du point de vue humain, le discours musulman raconte que le Coran était alors un texte en cours de dictée et non un livre fini. Plutôt donc que de parler de « Coran », il apparaît plus adéquat et subtil de parler de « ce qui est descendu vers… de la part du Seigneur », une formule où « vers… » vaut pour « vers toi / eux / vous ». Cette formule est déjà présente en partie au verset 59 : on va la retrouver curieusement dans les versets 66 à 68 et même deux fois dans ce dernier. À propos du verset 67, Régis Blachère[25] indiquait « qu’en son état actuel, le texte embarrasse fort les commentateurs ».

 

Etudions le texte à partir du verset 65 :

 

« Si les gens du Livre avaient cru et s’étaient comportés en piété, nous leur aurions certainement couvert leurs méfaits[26] et les aurions certainement introduits dans les Jardins de Délice »[27].

 

S’ils avaient appliqué[28] la Torah et l’injîl et « ce qui est descendu vers … de la part du Seigneur », ils auraient mangé de ce qui est au-dessus d’eux et de ce qui est sous leurs pieds. Parmi eux est une ummah qui va droite, mais pour beaucoup d’autres (parmi les mêmes), comme est mauvais ce qu’ils œuvrent ! »[29].

 

« Dis : Gens du Livre, vous ne tenez sur rien tant que vous n’appliquez pas la Torah et l’injîl et « ce qui est descendu vers… de la part du Seigneur ». Beaucoup d’entre eux ont été accrus par « ce qui est descendu vers… de la part du Seigneur » en rébellion et en kufr[30]. Ne te tourmente pas pour le peuple des recouvreurs »[31].

 

Affinons encore notre lecture.

 

Au verset 66 de la sourate 5 est soulevée la question de nourritures permises et défendues. Les commentateurs musulmans ont vainement essayé d’expliquer ces discussions relatives à ce qui avait été défendu mais qui ne l’est plus. La Torah interdisait effectivement de manger « ce qui est au-dessus »[32] et « ce qui est sous leurs pieds »[33] (Lv 11). Les versets 87 et 88 de la sourate 5 explicitent le reproche adressé aux gens du Livre en ce verset 66 :

 

« Ô les croyants, ne déclarez pas illicites les bonnes choses que Dieu vous a rendues licites… Mangez de ce que Dieu vous a attribué de licite et de bon »[34].

 

On croit lire le livre des Actes des Apôtres ou l’Evangile de Matthieu :

 

  • « Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui souille l’homme ; mais ce qui sort de la bouche, c’est ce qui souille l’homme. » (Mt 15 : 11développé en 15 : 17 à 20).
  • « Et pour la seconde fois la voix se fit encore entendre à lui : Ce que Dieu a déclaré pur, ne le regarde pas comme souillé » ! (Ac 10 : 15 et 11 : 9)
  • « mais qu’on leur écrive de s’abstenir des souillures des idoles, de l’impudicité, des animaux étouffés et du sang. » (Ac 15 : 20).

 

Le passage devient limpide. Un prédicateur juif nazaréen, Waraqa ou quelqu’un d’autre après lui, veut convaincre les Arabes de « judaïser »[35] mais pas à la manière des judaïques qui refusent l’apport du « Messie-Jésus » tel que le voient les nazaréens : ils sont maudits[36]. Ce prédicateur s’adresse à tous mais parfois plus particulièrement à son représentant auprès des Arabes ralliés qui pourrait être Muhammad : à celui-ci, il développe ce qu’il a dit (ou envisage de dire) à tous en lui expliquant comment polémiquer contre les judaïques et en lui disant de ne pas se décourager : tel est exactement le contenu du verset 68 par rapport au verset 66.

 

Il apparaît ainsi que les formules « ce qui est descendu vers… de la part du Seigneur » dans les versets 66 et 68 ainsi que le verset 67 lui-même, sont comme des corps étrangers : sans eux, le texte devient aussi cohérent qu’historique[37]. Aux yeux de la prédication coranique primitive, les gens du Livre sont ceux qui devraient appliquer « la Torah et l’injîl », précisément parce que c’est à eux que Dieu a donné le Livre :

 

  • « Ô fils d’Israël… Ne soyez pas les premiers à en être recouvreur… Ne travestissez pas le vrai au moyen du faux. Ne tenez point secret le vrai alors que vous savez ! »[38].
  • « Ceux à qui nous avons donné le Livre et qui le récitent comme il doit l’être, ceux-là y croient, tandis que ceux qui le recouvrent[39], ceux-là sont les perdants »[40].
  • « Quand on leur[41] dit :Venez vers ce que Dieu a fait descendre et vers le messager[42], ils disent : Suffisant pour nous est ce que nous avons trouvé suivi par nos pères »[43].
  • « Ils[44] disent :N’entreront au Paradis que ceux qui sont juifs (hûd). Ce sont leurs désirs ! Dis : Apportez votre preuve si vous êtes véridiques ! Et les Yahûd disent : Les Nazaréens tiennent sur rien ! Mais eux-mêmes récitent le Livre ! De même, ceux qui ne savent rien[45] tiennent un langage semblable au leur ! Eh bien, Dieu jugera entre eux au jour de la Résurrection dans ce qu’ils y ont changé »[46].
  • « Ceux qui recouvrent parmi lesgens du Livre et les associateurs iront dans le feu de la Géhenne »[47].

 

Comme toutes les polémiques, celles du texte coranique sont parfois un peu complexes mais, originellement en tout cas, elles sont très claires : ceux qui ont suivi l’Evangile de Jésus (injîl) forment une communauté (ummah) droite et ceux qui veulent suivre Dieu doivent suivre la Torah et l’Evangile, le Livre-lumière donné en plus …


Notes :

[1] Cette expression apparaît explicitement quatre fois dans le Coran.

[2] Ibn Hichâm (décédé vers 834) est un généalogiste et grammairien arabe. Il est connu pour avoir remanié la première « biographie du prophète » Mahomet appelée sîra et écrite par Ibn Ishaq. Cette biographie est connue sous le nom de Biographie du messager de Dieu ou La biographie du prophète ou Biographie due à Ibn Hichâm. Il a aussi écrit une histoire de l’antiquité de l’Arabie du Sud.

[3] Waraqa est le cousin de Khadija, première épouse de Muhammad. Waraqa était selon certaines sources (Histoire d’Aïcha) un prêtre converti au christianisme nestorien, le prêtre ou prêcheur de la Mecque et mourut en chrétien nestorien. Cependant, des recherches récentes tendent à faire penser qu’il était ébionite ou judéo-nazaréen. Il a présidé au mariage de Mahomet en tant que « prêtre nasraniy » (nazaréen).

[4] Ce qu’il faut traduire par judaïques.

[5] Les nazaréens sont aussi appelés les ébionites. Il faut différencier ces ébionites de ceux qui ont fait vœu d’ascétisme tel que décrit dans le Livre des Nombres (Nb 6 : 1 à 21) qui sont parfois appelés nazaréens alors que leur nom devrait être nazir ou nazarites du mot hébreu rzn nazar qui signifie « consacré » ou « séparé », ce mot peut aussi avoir le sens de « couronné ».

[6] Ce message de « Jésus » (‘Îsâ) qui apporte la lumière (sourate 5 verset 15) et qui éclaire (sourate 5 verset 19) est évidemment l’injîl, terme au singulier que le texte coranique associe souvent à celui de Torah. Il ne s’agit pas des quatre évangiles des chrétiens mais d’un seul, celui que les témoignages patristiques indiquent être celui des nazaréens, parfois appelés ébionites, ce qui n’est pas leur nom mais un qualificatif. Ils précisent que cet évangile unique est un texte déformé de l’Evangile de Matthieu.

[7] Le mot « associateur », dans le Coran, est associé à celui de chrétien.

[8] Sourate 5 : 82

[9] Muhammad Hamidullah (1908 – 2002) est un érudit, théologien et chercheur musulman, diplômé en droit islamique international et docteur en philosophie et docteur ès lettres.

[10] Voir « 41 Mc 008-029 001 Le Coran affirme que Jésus est le Messie »

[11] Par exemple, lors de pèlerinages à saint Serge, très populaire parmi les Arabes puisque plusieurs sanctuaires lui étaient dédiés. Serge aurait été un officier supérieur romain, commandant avec son collègue Bacchus une troupe d’élite composée de Barbares, appelée la Schola Gentilium. Ils auraient été dénoncés comme chrétiens. Bacchus serait mort sous la flagellation ; Serge aurait été décapité. Il ne reste que quelques ruines de ce qui fut un centre de pèlerinage d’une très grande richesse : au 6ème siècle, on bâtit une muraille de trois mètres d’épaisseur entourant un rectangle de 500 mètres sur 100 mètres pour protéger les dons que faisaient les pèlerins des voleurs.

[12] Une communauté unie par les mêmes fondements religieux.

[13] Sourate 7 : 159

[14] Conformément aux règles monastiques.

[15] Sourate 3 : 113

[16] Sourate 5 : 66

[17] Dialogue entre deux interlocuteurs ayant des idées différentes et cherchant à se convaincre mutuellement.

[18] Ces deux versets sont étudiés dans la réflexion « Le Coran originel affirme que Jésus est le Messie »

[19] Sourate 5 verset 59.

[20] L’Injil est le nom que le Coran donne à la révélation divine qui a été faite à Jésus.

[21] Sourate 5 verset 15

[22] La Bible hébraïque se nomme TaNaKh, acronyme basé sur les noms de ses trois parties constituantes, la Torah est la loi, les Neviim sont les prophètes, les Ketouvim sont les autres écrits. Il s’agit de l’Ancien Testament.

[23] Sourate 9 verset 111

[24] Une soixantaine de fois, le texte coranique évoque un Coran-qur’ân. Ce n’est généralement pas à lui-même qu’il fait référence mais à un lectionnaire (tel est le sens du mot qur’ân), adapté de l’hébreu et en usage à ce moment-là. Le lectionnaire ou épistolier est un livre liturgique contenant les passages des lectures de l’Ancien Testament, des Actes des Apôtres et des épîtres apostoliques.

[25] Régis Blachère (1900 – 1973) est un orientaliste français. Membre de l’Institut (1972), Directeur d’études à l’Institut des hautes études marocaines de Rabat (1930-1935), Professeur d’arabe à l’École nationale des langues orientales (1935-1950), Professeur de littérature arabe du Moyen Âge à la Sorbonne (1950-1970), Directeur d’études à l’École pratique des hautes études (1950-1968), Directeur de l’Institut d’études islamiques de l’université de Paris (1956-1965), Directeur du Centre de lexicographie arabe, associé au CNRS (1962-1971)1. On lui doit une traduction « critique » du Coran (1947) et un essai de reclassement des sourates dans l’ordre chronologique de leur révélation.

[26] « Couvert », c’est-à-dire effacé : couvrir une faute (kaffara, intensif de kafara) est une expression utilisée dans la Bible ayant pour sens « Dieu pardonne » (voir « 19 Ps 091-004 001 Les sens de couvrir dans le Bible »). Cette racine a donné le nom à la grande fête juive du Yom Kippour. Tous les traducteurs utilisent ce terme correctement mais ne mentionnent jamais le fait qu’à la première forme en particulier ce mot évoque une action que le texte coranique réprouve et qui a fourni l’insulte de kâfir que l’on voit à la fin du verset 68 de la sourate 5 ainsi qu’en bien d’autres endroits. Mais que fait donc de mal quelqu’un qui kafare si Dieu est dit kafarer encore plus intensément ? Voir « 55 2 Ti 004-003 001 Le Coran, un livre adapté à la cause islamique »

[27] Sourate 5 : 65.

[28] On lit plus loin : « Chaque fois qu’un messager leur apporte ce que leur âme ne désire pas, ils traitent les uns de menteurs et ils tuent les autres » (Sourate 5 verset 70). La similitude avec le discours d’Etienne est frappante : « Lequel des prophètes vos pères n’ont–ils pas persécuté ? Ils ont tué ceux qui annonçaient d’avance la venue du Juste, que vous avez livré maintenant, et dont vous avez été les meurtriers, vous qui avez reçu la loi (torah) d’après des commandements d’anges et qui ne l’avez point gardée !… » (Ac 7 : 52 et 53).

[29] Sourate 5 versets 66 et 67.

[30] Kufr : action de recouvrir (une vérité, un texte…) ; voir notes précédentes. On ne « cache » pas vraiment puisque le texte est là – dans certains autres versets coraniques, ce sont des dissimulations qui sont visées, mais c’est alors précisé par un autre verbe mais on lit à travers une interprétation tronquée.

[31] Sourate 5 verset 68.

[32] La plupart des oiseaux.

[33] Toutes les bêtes rampantes : serpents, lézards, belettes, souris, etc., mais aussi les insectes sauf certaines sauterelles

[34] Sourate 5 verste 87 et 88.

[35] Il s’agit du verbe hâda au verset 69.

[36] « Ceux des fils d’Israël qui recouvrent ont été maudits par la langue de David et de Jésus, fils de Marie » (Sourate 5 : 78).

[37] En tout cas, entre le verset 5:51 tel qu’il est restitué ci-dessus et le verset 5:71 qui clôt la diatribe.

[38] Sourate 2 versets 40 à 42.

[39] Voir notes 26 et 30.

[40] Sourate 2 verste 121.

[41] Il s’agit des « recouvreurs » du verset précédent.

[42] Il s’agit de Jésus.

[43] Sourate 5 verset 104.

[44] Il s’agit des gens du Livre mentionnés 4 versets auparavant.

[45] Sont visés ici les « associateurs », c’est-à-dire les chrétiens, qui n’approuvent pas les nazaréens non plus ; ils sont « ceux qui ne savent rien » ou encore : « Gloire au Seigneur des Cieux et de la Terre, Seigneur du Trône, Qui est au-dessus de ce qu’ils racontent. Laisse-les [les chrétiens visés aux versets 81 et 82] donc ergoter et jouer jusqu’à ce qu’ils rencontrent le Jour dont ils sont menacés » (Sourate 43 versets 82 et 83).

[46] Sourate 2 versets 111 à 113.

[47] Sourate 98 verset 6.

Le Coran, un livre adapté à la cause islamique

Une question se pose régulièrement dans les débats au sujet du coran : le texte coranique a-t-il ou aurait-il subi une manipulation, ne serait-ce que l’ajout de quelques mots ici et là, selon ce que l’on peut voir avec le terme de nasârâ[1]. Des générations de bricoleurs se sont succédé sur le texte : au début du 8ème siècle, le gouverneur Hajjaj est obligé une fois encore de rappeler les textes coraniques en circulation pour les brûler et leur en substituer d’autres[2]. On ne peut regarder une histoire aussi complexe en quelques pages : un long travail d’exégèse minutieuse sera nécessaire, qui demandera la collaboration de nombreuses disciplines, dont la linguistique, l’histoire, la géographie, l’archéologie, mais aussi les études juives, syriaques, et même théologiques car il est toujours nécessaire de se demander quels sont les buts poursuivis par un groupe humain et quelles sont ses représentations de Dieu et de l’avenir du monde.

 

A l’origine, les sourates devaient convaincre : elles ont été composées en un style oral parfaitement clair et cohérent. Ce sont les manipulations successives qui les ont rendues souvent obscures et incohérentes, au point qu’elles ne sont même plus réellement lues : on regarde le texte non en fonction de ce qui est écrit mais de ce qu’on doit y lire en vertu du dogme islamique et des commentaires tardifs.

 

En attendant, il faut au moins discerner des clefs de lecture. L’une d’elles était l’objet de cet article : la distinction faite par le Coran dans la « tente du Livre » entre yahûd et nazaréens c’est-à-dire parmi les fils d’Israël et d’Abraham à qui le Livre a été légitimement donné. Une autre clef consiste à découvrir comment le texte coranique désignait le christianisme[3] et comment cette appellation fonctionnait dialectiquement avec la dénonciation des yahûd. Une autre clef tient à la découverte de la communauté que désignait le terme de nasârâ.

 

Ces clefs et d’autres apportent des points de contact avec l’histoire réelle connue dont le texte semble si dépourvu[4] contrairement aux textes des évangiles qui regorgent d’informations historiques, géographiques et chronologiques. Car de tels points de contacts existent dans le texte coranique.

 

Comme nous l’avons vu, quelques clefs de lecture sont indispensables pour pouvoir simplement lire le texte coranique, truffé d’apparentes obscurités, sinon parfois de contradictions. A ce point de vue, le début du chapitre ou sourate 47 se révèle instructif. En effet, ces clés de lectures permettent de restaurer ce passage dans l’état premier où il était parfaitement clair et bien bâti – cet état de clarté était certainement celui de tous les feuillets coraniques qui formèrent plus tard l’actuel « Coran ». Si le texte n’a plus aujourd’hui cette même clarté au point d’être parfois complètement obscur, il faut incriminer la lecture qui en est faite[5]. Voici le texte :

v.1a Ceux qui « kafarent » et empêchent du sentier de Dieu,
v.1b Il [Dieu] égare leurs actions.
v.2a Ceux qui croient et font de bonnes œuvres
v.2b et croient en ce qui est descendu sur Muhammad
v.2c et cela est la vérité de la part de leur Seigneur,
v.2d Il « kaffare » leurs mauvaises actions et réforme leur pensée.

 

Dans l’Islam, « kafarer » est une horreur : ceux qui « kafarent » (al-ladîna kafara) sont les pires des hommes, des mécréants impies et immondes, condamnés à l’enfer :

  • « Ceux qui kafarent… le feu sera leur séjour éternel » (sourate 47, 12).
  • « Ceux qui kafarent et empêchent du sentier de Dieu, puis meurent tandis qu’ils kafarent, Dieu ne leur pardonnera pas » (s. 47, 34)

 

Tuer un kâfir, c’est rendre service à Dieu selon ce qu’indique le verset 3 (voir plus bas). Pour autant, aucun musulman ne pourrait expliquer exactement le sens de ce terme (kafirûn au pluriel) ou celui du verbe (kafara, racine kfr).

 

Ceci pose un grave problème : au sous-verset 2d, Dieu Lui-même est dit « kaffarer ». Dieu serait-Il donc très mécréant (intensif de kafara avec deux « f »), ou ferait-Il mécroire (selon un autre sens possible) ? Certes non, et tous les traducteurs rendent « kaffarer » par couvrir ou absoudre, au sens où Dieu couvre les mauvaises actions de ceux qui croient en Lui : telle est la signification évidente de du verset 2d, qui correspond à ce qu’enseignent les docteurs en islam.

 

Mais alors, que signifie la racine kfr en rapport avec l’idée de couvrir ? Et qui sont ceux qui « kafarent » ?

 

La réponse fondamentale apparaît dès qu’on recourt à un programme de recherche biblique pour rechercher les passages mentionnant le verbe hébreu correspondant : kâfar[6]. On trouve justement les deux formes que présentent les versets s.47,1 à 3 et avec des significations claires et logiques :

  • au sens premier (radical qal), l’hébreu biblique kfr, rpk, signifie enduire, recouvrir (voir Gn 6 :14),
  • et au sens second (radical piel) intensif, kffr, rPk, signifie couvrir le visage de quelqu’un, absoudre (Ez 45 : 15s ; Lv 14 : 53 ; Dt 21 : 8 ; Dn 9 : 24).

 

La dernière de ces deux significations correspond d’ailleurs au nom de la grande fête juive du Yôm Kippûr[7] ou Jour des expiations-absolutions.

 

Ces significations bibliques sont à la base de toutes les autres, et les quelques développements qui eurent lieu à travers l’araméen avant d’aboutir aux feuillets qui formeront le texte coranique ne contredisent pas leur simplicité. C’est l’araméen du Nouveau Testament et en particulier des évangiles qu’il faut regarder pour trouver l’origine de la plupart des significations des occurrences de kfr dans le Coran[8].

 

Nous avons vu que, dès le verset 1, « kafarer » apparaît comme un grave reproche. Mais alors, pourquoi est-il si grave de recouvrir ?

 

Vers le 1er siècle avant notre ère, en araméen, un sens second de la racine de base kfr apparut : recouvrir un fait (ou une parole), c’est le passer sous silence, c’est-à-dire taire mais aussi dénier ou même être ingrat (s’il s’agit d’un bienfait, à la forme emphatique). C’est ce qu’expriment les quelques vingt-six occurrences de cette racine dans les évangiles en araméen ; en voici les principales :

  • Lc 6 : 35 : «…Car Il est bon, Lui, pour les ingrats (kafûrê’) et les méchants ».
  • Lc 8 : 45 : « Jésus demanda : « Qui m’a touché ?». Comme tous niaient (kfr), Pierre dit :… »
  • Lc 22 : 57 : [Pierre] nia (kfr) : « Femme, dit-il, je ne le connais pas ».
  • Mt 10 : 33 : « Quiconque me reniera (kfr), moi aussi je le renierai (kfr) devant mon Père qui est dans les Cieux ».
  • Mt 16 : 24 : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il renonce (kfr) à lui-même »
  • Mt 26 : 34 et 75 : « Cette nuit même, avant que le coq chante, tu m’auras renié (kfr) trois fois ».

 

Dans l’expression des autres textes du Nouveau Testament, ce sens se renforce : taire, c’est renier :

  • 1Jn 2 : 22 et 23 : « Qui est le menteur, sinon celui qui nie (kfr) que Jésus est le Christ ? Celui-là est l’antichrist, celui qui nie (kfr) le Père et le Fils. Quiconque nie (kfr) le Fils n’a pas non plus le Père. »
  • Jude 1 : 4 : « Car se sont glissés parmi vous des individus… et qui renient (kfr) notre seul Maître et Seigneur Jésus Christ. »

 

Le reproche de renier prend donc ici le sens le plus fort : celui d’être un renégat, un petit anti-christ, le véritable Anti-Messie devant apparaître seulement à l’accomplissement des temps (les musulmans le savent pour avoir conservé cette antique tradition). Mais sous ce sens très fort, le geste matériel de recouvrir est toujours présent.

 

Dans le Coran, on trouve ce sens très fort, employé parfois de manière purement polémique (alors, il n’a pas d’autre portée que celle d’être une invective) ; mais, bien plus généralement, il est employé de manière précise dans la ligne du sens matériel premier de recouvrir. Ce reproche de renier-recouvrir y vise en particulier ceux qui sont désignés sous le terme de Yahûd, qui forment une « partie parmi les fils d’Israël » (par opposition à une autre partie, les « Judéo-nazaréens »). Voici quelques versets révélateurs :

 

  • « Ceux des fils d’Israël qui kfr ont été maudits par la langue de David et de Jésus fils de Marie… Dans le châtiment, ils demeureront éternellement » (sourate 5, 78 et 80).
  • « Dieu dit : Ô Jésus,… je vais te débarrasser de ceux qui kfr, et mettre ceux qui te suivent au-dessus de ceux qui kfr, jusqu’au jour de la Résurrection » (sourate 3, 55).
  • « Ô gens de l’Ecrit, pourquoi kafarez -vous les signes de Dieu alors que vous êtes vous-mêmes témoins ? Ô gens de l’Ecrit, pourquoi enrobez-vous de faux le vrai et cachez-vous le vrai, alors que vous savez ? » (sourate 3, 70 et 71).

 

Le reproche exprimé vise une dissimulation par recouvrement, de la part de gens « qui savent (‘alama) », à la différence de ceux « qui ne savent pas » (parce qu’ils ne sont pas juifs, les mušrikûn associateurs[9]).

 

  • « Ne savent-ils pas que Dieu sait ce qu’ils cachent et ce qu’ils divulguent ? Parmi eux, des clans (ummîyûn – c’est-à-dire certains groupes juifs[10]) ne savent en fait de l’Ecrit que des illusions rêvées et des élucubrations qu’ils ont fabriquées. Malheur à ceux qui écrivent l’Ecrit de leur main et disent ensuite : Cela [vient] d’auprès de Dieu » (sourate 2, 77 à 79a).
  • « Parmi eux [les gens du Livre du verset 75], une fraction adjoint leur langage à l’Ecrit pour que vous le comptiez [comme partie] de l’Ecrit alors que ce n’est pas de l’Ecrit. Ils disent : Cela [vient] d’auprès de Dieu, alors que cela ne [vient] pas d’auprès de Dieu ! Ils disent contre Dieu le mensonge, alors qu’ils gardaient en eux-mêmes (ou savaient, ‘lm) » (s. 3, 78).
  • « Vous le mettez [l’Ecrit apporté par Moïse] en rouleaux de parchemin que vous montrez et [dont] vous dissimulez beaucoup » (s. 6, 91).

 

Commentant ce dernier verset, l’islamologue Régis Blachère[11] indique que le reproche de « dissimuler » (hafîy, [se] dérober à la vue de) doit s’adresser au judaïsme talmudique : « L’expression : On vous a enseigné… ni vos ancêtres paraît faire allusion à l’enseignement talmudique ».

 

Derrière cette question, se profile l’accusation de falsification (tahrîf) qui apparaît dans ces mêmes textes, par exemple :

  • « Parmi ceux qui sont des juifs pratiquants, [certains] falsifiaient la Parole quant à ses sens » (s. 4, 46).
  • « Dieu jugera entre eux au jour de la Résurrection sur ce que [dans le Livre] ils ont remplacé » (s. 2, 113).

 

Il convient de préciser ici que l’expression « gens du Livre » parfois évoquée à l’occasion du reproche de falsification désignait les juifs au sens large (qu’ils relèvent du judaïsme talmudique, du judéo-nazaréisme ou encore d’une autre mouvance), non les chrétiens ; c’est l’interprétation musulmane postérieure qui y a englobé les chrétiens[12] :

  • « Ô fils d’Israël [v.40]… Croyez à ce que J’ai fait descendre msddqn li[13] ce qui est devers vous [la Torah] et ne soyez pas les premiers à être kâfir en cela… Et ne travestissez pas la vérité au moyen du faux. Ne tenez point secrète la vérité alors que vous savez ! » (s. 2, 41 et 42).
  • « Pouvez-vous accepter de les considérer comme croyants avec vous, alors qu’une fraction d’entre eux [c’est-à-dire parmi les fils d’Israël] entendaient la parole de Dieu, puis la falsifiaient, après l’avoir comprise et sue ? » (s. 2, 75).
  • « Nous avons donné le Livre à Moïse. Nous l’avons fait suivre par des envoyés (rusul). Nous avons donné des signes à ‘Isa fils de Marie, et Nous l’avons renforcé de l’Esprit [du] Saint… Vous traitiez les uns d’imposteurs et vous tuiez les autres » (s. 2, 87).
  • « Demande aux fils d’Israël combien de signes évidents Nous leur avons apportés (s. 2, 211)… Les gens formaient alors une seule ummah. Puis Dieu envoya des prophètes (nabyûn) annonçant et avertissant. Il fit descendre avec eux le Livre avec la vérité pour régler entre les gens ce en quoi ils
  • divergent…. mais ils divergèrent après que les signes furent venus » (s. 2, 213).

 

Ainsi, l’objet du recouvrement, c’est la messianité de Jésus, qui est recouverte par la lecture de la Torah couverte par celle des Talmud-s[14] (c’est-à-dire que la Torah est lue à travers les commentaires que ceux-ci en donnent). Justement, le Coran reconnaît onze fois à ‘Isa-Jésus le titre de « Messie »[15] dont quatre fois sous la forme de « le Messie-Jésus »[16]. Et il dénonce les manières dont cette messianité a été recouverte dans le passé, non seulement grâce à une lecture « dissimulatrice » mais aussi en présentant Jésus comme un magicien (fin des versets s. 5, 110 et 61, 6) et sa mère comme une femme de mauvaise vie – ces deux accusations se lisent effectivement dans les Talmud-s.

 

Dès lors, sauf en les exceptions polémiques (à traduire au choix par : mécréant, renégat, impie, renieur), on aura tout intérêt à rendre la racine kfr à la 1ère forme par recouvrir qui est son sens primitif. Cela s’impose même particulièrement ici, au début de la sourate Muhammad, à cause du jeu de mots bâti sur les formes du verbe kfr. On retrouve d’ailleurs ce jeu de mots dans la sourate La duperie mutuelle :

  • « À celui qui croit…, Dieu couvrira ses méfaits… tandis que ceux qui recouvrent seront les compagnons du Feu [de l’Enfer] » (s. 64, 9 et 10).

 

Ainsi, il ressort que le début de la sourate 47 est parfaitement bâti autant au point de vue du sens que de celui de la forme, pour peu que l’on en excepte les sous-versets 2b et 2c, de cette manière :

 

v.1a Ceux qui « kafarent » (recouvrent) et empêchent du sentier de Dieu,
v.1b Il [Dieu] égare leurs actions.
v.2a Ceux qui croient et font de bonnes œuvres
v.2b et croient en ce qui est descendu sur Muhammad
v.2c et cela est la vérité de la part de leur Seigneur,
v.2d Il « kaffare » (couvre) leurs mauvaises actions et réforme leur pensée.
v.3a Certes, ceux qui « kafarent » suivent le faux, tandis que ceux qui croient suivent la vérité de la part de leur Seigneur.

 

L’enchaînement entre v.2a et v.2d se lit même littéralement ailleurs dans le texte coranique :

  • « Ceux qui croient et font de bonnes oeuvres, Nous couvrirons leurs mauvaises actions » (s. 29, 7) !

 

Il s’agit d’un schéma très bien balancé et très percutant en milieu de culture orale :

Ceux qui recouvrent / Dieu les égare

Ceux qui croient / Dieu les couvre

Ceux qui recouvrent / sont dans le faux

Ceux qui croient / sont dans le vrai

 

Quant au sens, il n’est pas moins percutant : toute une doctrine de la justification se trouve synthétisée là. Selon le texte, Dieu couvre ceux qui croient du manteau de Sa Justice, même s’ils font des actions mauvaises à côté des bonnes. À l’inverse, Il punira ceux qui sont volontairement dans le faux car non seulement ils ne veulent pas croire, mais détournent autrui du « sentier de Dieu » ; du reste, ils n’auront aucune bonne action à faire valoir, puisque Dieu « égare leurs actions » de sorte qu’aucune d’elles ne soit bonne. C’est terriblement logique. Ce Dieu qui couvre ne pardonne pas les fautes (contrairement à certaines doctrines modernes avancent) : dans Sa miséricorde infiniment hautaine, Il condescend simplement à ne pas en tenir compte, à cause de la foi qu’Il voit (et qui doit se voir !) chez les vrais croyants. Et ceux qui ne partagent pas cette foi iront en l’éternel Enfer.

 

Le texte continue ainsi :

  • « C’est ainsi que Dieu frappe [= forge] leurs exemples aux gens. Lors donc que vous rencontrez ceux qui recouvrent, frappez aux cols (litt. frappement des coups, c’est-à-dire tuez, explique le traducteur Hamidullah) » (v. 3b à 4a).

 

Conclusion

 

Les sous-versets 2b-2c introduisent une longue perturbation frappante non seulement dans l’équilibre du texte mais aussi dans sa logique thématique. De plus, le verbe « croire » apparaît deux fois de suite : Ceux qui croient (2a)… et croient en… (2b) – ce qui ne va pas dans la structure linguistique du texte. Les traducteurs n’hésitent d’ailleurs pas à mettre 2c entre tirets pour indiquer qu’il s’agit d’un ajout (« cela est la vérité de la part de leur Seigneur » – de plus, c’est d’un doublet du sous-verset 3a, « la vérité de la part de leur Seigneur »). Il est interdit de penser que le texte ait pu être manipulé mais le traducteur Hamidullah qui suggère cela ici n’a pas été inquiété – il faut dire qu’il touchait au seul sous-verset 2c qui n’a guère d’importance ; s’il avait émis un doute quant à l’authenticité de 2b où apparaît le nom de Muhammad, cela ne serait pas passé.

 

Il apparaît donc que le sous-verset 2b est tout autant un ajout que 2c :

 

v.2b et croient en ce qui est descendu sur Muhammad
v.2c et cela est la vérité de la part de leur Seigneur,

 

Mais se peut-il qu’une sourate intitulée « Muhammad » n’ait justement pas parlé de Muhammad, en tout cas pas avant qu’on lui insère ces deux sous-versets ? C’est que, justement, on ne sera pas surpris d’apprendre que cette sourate avait porté un autre titre : elle s’est longtemps appelée al-Qitâl (c’est-à-dire le combat à mort, à cause du verset 20). Certes, les titres de la plupart des sourates semblent être aussi vieux qu’elles-mêmes, mais ici, « Muhammad » n’est justement pas son titre originel.

 

Alors, depuis quand cet ajout – qui double la longueur du verset – existe-t-il dans le texte ? Une telle question ne se pose pas uniquement à propos de ce verset s.47, 2 mais ailleurs, par exemple là où apparaît un équivalent du nom de Muhammad : ahmad. Tout porte à penser, ainsi que Blachère l’a montré, que le texte primitif du verset s.61, 6 ne faisait pas plus d’allusion à Muhammad (même sous la forme de ahmad) que la sourate 47. Ce verset a d’ailleurs été conservé sous deux versions dont l’une mentionne justement tout autre chose. Quant aux trois autres et dernières mentions du nom de « Muhammad » dans le Coran, elles laissent également songeur…

 

Dès lors, la question qui surgit est celle du rapport entre les feuillets coraniques primitifs et celui qui a été présenté un moment donné comme le prophète de l’Islam. Se pourrait-il que, historiquement, le rapport entre le futur Coran et celui qui fut le chef de guerre des Arabes regroupés à Yatrib-Médine fonctionne d’une manière toute autre que celle qui est habituellement présentée ?


Notes :

[1] « Nazaréens » dans le Coran.

[2] Ce sont des traditions islamiques qui le racontent !

[3] Il est traité d’associationisme, « shirk ».

[4] Le texte coranique n’offre apparemment quasiment pas de repères chronologiques ou de noms de lieux connus ou même de noms de personnes ; à ce dernier point de vue, seuls apparaissent les noms de Zayd (Sourate 33 verset 37), Qurays (Sourate 106 verset 1), Abou Lahab (Sourate 111 verset 1) et, quatre fois, Muhammad, plus une fois Ahmad au centre de l’ajout inséré au milieu du verset 6 de la sourate 61. A y regarder de près, les quatre mentions du nom de Muhammad sont elles-mêmes suspectes.

[5] A moins qu’il ne s’agisse d’une manipulation subie par le texte lui-même ?

[6] Il est fondamentale de comprendre que les deux langues (l’hébreu et l’arabe) sont très proches car elles possèdent un champs sémantique premier similaire… Les racines fondamentales qui les structurent sont les mêmes ; cependant, une étude systématique et approfondie montre qu’il y a eu une évolution (majoritairement orientée vers une diminution de la précision) des racines utilisées par la langue arabe.

[7] Le son « p » étant un « f » prononcé dur : il s’agit de la même lettre mais avec une différence de prononciation

[8] C’est semblablement là aussi que l’on trouve l’origine des termes de muslim, « musulman » (voir le texte « Le mot musulman emprunté au Nouveau Testament ») et de islâm (voir le texte  « L’Islam issu d’une hérésie chrétienne »).

[9] La racine šrk (associer) se rapporte aux chrétiens, accusés d’être des associateurs, et non à d’autres. On pourrait objecter les versets de la sourate 6 (v. 136 et 137) qui se rapportent aux Hébreux ; cette exception n’infirme cependant pas le sens habituel : ce ne sont pas en effet les Yahûd contemporains qui sont visés là, mais les Hébreux du temps des Juges et des Rois qui s’étaient conduits comme des idolâtres.

[10] Il est indispensable de signaler l’origine et le sens bibliques des termes ummîyûn et ummah . La traduction du mot ummah par communauté provient de l’appropriation du terme par la théologie islamique, et ne rend pas suffisamment l’aspect tribal fondamental (où prédomine la notion de umm – la mère). Le mot ummah au pluriel en Gn 25 : 16 désigne les douze tribus des Hébreux (ummot -m), et en Nb 25 : 15 il signifie simplement un clan. Cette signification fondamentale de « groupe juif » apparaît manifestement dans le texte coranique, par exemple dans la sourate 7, 159 et 160 : « Parmi le peuple de Moïse, une ummah avance sur la voie en vérité et ainsi en justice. Et Nous les partageâmes en douze tribus (ou douze clans, asbâtan ummatan), et Nous avons révélé à Moïse etc. »

On retrouve cette même idée et le terme de ummah dans le verset s. 3 : 110 : « Vous êtes la meilleure ummah qui ait été suscitée [par Dieu] pour les hommes », qui, suite à l’autodésignation de la communauté islamique comme unique ummah, est devenu la devise de la Ligue arabe basée au Caire. Le verset s. 2 : 78 constitue un autre exemple. Le terme de ummîyûn, tribus, est la forme araméenne emphatique plurielle de ummah employée dans le livre de Daniel (Dn 3 : 4, 7 et 31 ; 5 : 19 ; 6 : 26 ; 7 : 14).

[11] Orientaliste, islamologue et arabisant français, auteur de plusieurs ouvrages de référence quant à la critique du coran.

[12] L’expression « gens du Livre » ou, conformément à une traduction littérale de « ahl al-Kitâb », désignait les juifs dans leur ensemble, et eux seuls. Le Livre par excellence, c’est la Bible. Ceci ressort par exemple de s. 29, 46 et 47 où on lit que tous ceux de « la tente du Livre (ahl al-kitâb, gens de l’Ecrit) », « ont reçu l’Ecrit » et « croient en lui » ; les chrétiens, eux, n’ont pas reçu la Bible, ils seraient plutôt des voleurs d’héritage, ainsi qu’on peut le lire dans la Michna (Sanhédrin 57a) : « Rabbi Yohanan a dit : Un idolâtre qui s’occupe de l’étude de la Tôrah mérite la mort, ainsi qu’il est dit : C’est à nous que Moïse a prescrit la Tôrah en héritage [Dt 33,4] » (Rabbinat français, La guemara, Sanhédrin, Keren Hasefer, 1974, p.287). Ceux qui ont reçu la Bible, ce sont au sens propre les « Fils de l’Ecrit », à savoir tous les juifs. C’est aux premiers que l’auteur des feuillets coraniques renvoie son interlocuteur arabe quand il dit : « Interroge ceux qui ont récité (qara’a) l’Ecrit avant toi » (s. 10, 95 avec un parallèle en 17, 103).

« Parmi eux [les gens de l’Ecrit, v.65] est une communauté (ummah ) allant sans dévier [traduction de Blachère] » (s. 5, 66).

L’ummah qui est ainsi louée ne peut pas être faite de chrétiens ; et une poignée de disciples autour de Muhammad ne forme pas une umma h. Le même problème se pose en s. 7, 159 et surtout en s. 3, 113 où Tabarî pense à des juifs convertis (et Blachère à une « secte judéo-chrétienne »). Il s’agit nécessairement de juifs non rabbiniques, mais évidemment pas d’une poignée de supposés convertis à l’Islam. Ceux dont il est question sont des judéo-nazaréens.

[13] “m sd dqn li” : la lecture islamique fait de ce participe un verbe à l’actif alors que le sens cohérent à l’ensemble des occurrences est passif : justifié en fonction de ce qui se trouve dans l’Ecrit antérieur [la Torah] – ce que Mondher Sfar a été l’un des premiers à le comprendre.

[14] Il s’agit ici des Talmud de Jérusalem et de Babylone et plus généralement encore de toute lecture talmudique même ultérieure à ceux-ci.

[15] Les neuf occurrences (dont deux doubles) où le Coran indique que le Messie-masîh est Jésus, sont : s. 3, 45 ; 4, 157, 171 et 172 ; 5, 17 (2 fois), 72 (2 fois) et 75 ; 9, 30 et 31.

[16] De ces occurrences du mot masî h désignant Jésus, quatre présentent littéralement la formule « le Messie-Jésus » (al-masîh ‘Îsa) : s. 3, 45 ; 4, 157 et 171 ; 5, 17.