Le mouchoir blanc

L’homme était assis à même le trottoir, à côté de l’arrêt de bus, les yeux rivés sur les pavés. Quelques passants se retournèrent pour le toiser; sa barbe de quelques jours, ses épaules affaissées et ses chaussures éculées attiraient les regards. Mais il n’en était pas conscient car il revivait sa vie. Il n’était plus un clochard famélique qui avait passé la nuit précédente sous l’arche d’un pont de chemin de fer, il était un petit garçon qui vivait dans une petite maison de briques rouges située au bout de la rue voisine, il y avait maintenant plus de 20 ans. Peut-être la maison avait-elle depuis longtemps été rasée au bulldozer. Il espérait seulement qu’ils n’avaient pas écrasé le parterre de pensées. C’était étrange comme il pouvait nettement se souvenir des pensées, de la balançoire que son papa avait faite pour lui, et du sentier sur lequel il avait appris à faire du vélo. Ils avaient économisé pendant des mois pour acheter ce vélo.

 

Il haussa les épaules avec impatience, car l’éclat de ces images le blessait, et sa mémoire se déplaça dans une autre décennie. Le vélo avait été échangé contre une motocyclette, et il commençait alors à rentrer moins souvent à la maison. Il avait une bonne place à l’époque, et des amis à foison. Maman et papa avaient l’air un peu triste et ils commençaient à grisonner, en tout cas les bistrots étaient nettement plus amusants. A dire, il ne tenait pas tellement à rappeler ces années-là à sa mémoire, pas plus qu’il ne se souvenait avec plaisir du jour où, ses dettes s’étant amoncelées, il était rentré dans l’intention de demander de l’argent. Ses parents lui avaient préparé une tasse de thé et il n’avait pas aimé mentionner la raison de sa venue. Mais il savait exactement où son père gardait l’argent, et quand plus tard ils sortirent dans le jardin, ce fut pour lui un jeu d’enfant de prendre ce qu’il voulait.

 

C’était la dernière fois qu’il les avait vus. Après ça, il n’avait pas voulu revenir à la maison, et ils avaient perdu sa trace. Il était parti à l’étranger, et ils ignoraient tout de ces années d’errance, de la peine qu’il avait dû purger en prison. Mais la nuit, au fond de sa cellule, il avait beaucoup pensé à eux. Parfois, quand il se tournait et se retournait tout éveillé sur sa couche, et que la clarté de la lune progressait sur le mur, il avait tout loisir de se poser des questions. Une fois libre, il serait ravi de les revoir, s’ils étaient encore en vie, toujours en supposant qu’eux, ils aient encore envie de le revoir, lui…

 

Quand son temps fut expiré, il trouva un emploi en ville. Mais il ne put s’y fixer. Quelque chose semblait l’attirer à la maison, une impulsion à laquelle il ne pouvait se dérober. Chaque fois qu’il allait faire un tour, quelque chose, un parterre de pensées, un enfant sur une balançoire, un petit garçon rentrant de l’école en courant, lui rappelait la petite maison de briques rouges.

 

Il ne voulait pas débarquer sans un sou vaillant, aussi couvrit-il à pied ou en stop une bonne partie du trajet de retour. Il aurait pu arriver plus tôt à destination, mais après une trentaine de kilomètres, il fut soudain submergé de doutes: quel droit avait-il de rentrer de la sorte? Pourraient-ils jamais faire la relation entre l’homme hagard qu’il était devenu et le petit garçon qu’ils avaient aimé et qui les avait si cruellement déçus?

 

Il acheta de quoi manger et passa le plus clair de cette journée assis sous un arbre. La lettre qu’il posta ce soir-là était courte, certes, mais il avait mis des heures à l’écrire. Elle se terminait par ces mots: «Je sais qu’il est déraisonnable de ma part de supposer que vous tenez encore à me recevoir… Aussi, est-ce à vous de voir. En tout cas, je viendrai au bout de la route, jeudi, tôt le matin: si vous voulez que je rentre, suspendez un mouchoir blanc à la fenêtre de mon ancienne chambre à coucher; si je vois le mouchoir, je viendrai, sinon je dirai adieu à la vieille maison et je passerai mon chemin.»

 

Le jeudi matin étant arrivé, il se trouva au bout de la rue. La maison était toujours là. Mais maintenant qu’il était sur place, il n’était plus du tout pressé. Il était assis à même le trottoir, les yeux rivés sur le pavé.

 

Eh bien, il ne pouvait pas repousser indéfiniment sa visite, après tout il n’était pas impossible qu’ils aient déménagé. Au cas où le mouchoir ne serait pas là, il ferait sa petite enquête avant de quitter définitivement la ville. Ils pouvaient très bien être là et simplement ne pas vouloir de lui. Mais il n’avait pas encore eu le courage de faire face à cette éventualité, ni d’imaginer ce qu’il ferait dans pareil cas.

 

Il se leva péniblement, car il était engourdi à force de dormir à la belle étoile et la rue était toujours dans l’obscurité. Grelottant quelque peu, il marcha en silence vers le vénérable platane d’où il savait qu’il pourrait voir la vieille maison aussi nettement que possible. Il n’y jetterait pas un seul coup d’oeil avant d’arriver à cet endroit-là.

 

Il se tint un long moment sous les rameaux, les yeux clos. Puis il respira un bon coup et risqua un oeil. Alors il resta pétrifié, regardant encore et encore, sans se lasser.

 

Déjà le soleil dardait ses rayons sur la petite maison de briques rouges, qu’on ne pouvait honnêtement plus désigner ainsi car chaque mur était festonné de blanc. A chaque fenêtre pendaient des draps, de taies d’oreiller, des torchons, des nappes, des mouchoirs et des serviettes de table, et des rideaux de mousseline blanche étaient étendus sur le toit, accrochés à la fenêtre en mansarde. La petite maison de briques rouges avait l’air d’un chalet emmitouflé de neige, qui rayonnait dans la clarté du matin.

 

Ses parents n’avaient voulu prendre aucun risque!

 

L’homme se redressa et laissa échapper un soupir de soulagement. Puis il remonta la rue en courant et entra tout droit par la porte grande ouverte.

 

Note:

Comme un père a compassion de ses enfants, l’Eternel a compassion de ceux qui le craignent (Psaume 103.13).

Que le méchant abandonne sa voie et l’homme d’iniquité ses pensées, qu’il retourne à l’Eternel, qui aura pitié de lui, à notre Dieu qui ne se lasse pas de pardonner (Esaïe 55.7).

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s